1 – Précarisation du travail social… précarisation des travailleurs sociaux

François Gillet
Rapporteur

 

 Table ronde n°1

Le contexte sociopolitique actuel conduit le champ de l’intervention sociale vers de nouvelles normes de gestion. Les valeurs du management s’y diffusent de plus en plus, même si c’est de manière différente, selon les secteurs d’activité. Parfois bien installées dans certains services sociaux, elles se profilent progressivement dans d’autres.

À côté des effets de ces nouvelles normes de gestion sur le travail effectué avec les usagers, il paraît important de s’arrêter aussi sur les répercussions directes qu’elles ont sur les institutions et les travailleurs du champ de l’intervention sociale. Ainsi, comment les organisations peuvent-elles assurer leurs activités et leur pérennisation dans un contexte de gestion budgétaire à enveloppe fermée ? Comment assurer les missions de fonctionnement liées à leur objet social ? Comment assurer la prise en charge des contrats des intervenants à long terme ? Comment l’organisation prend-t-elle (ou peut-elle prendre) en compte la situation du professionnel (intervenant, travailleur social) ? Quels effets sur l’implication, l’investissement de l’intervenant dans son travail ?

 

Résumé des échanges

Ceux-ci ont consisté en une série de témoignages où des acteurs de terrains de différents services sociaux et des formateurs de Hautes Écoles ont partagé leurs vues sur la gestion de leurs institutions et de leurs évolutions, en regard de la thématique de précarisation du social et de ses travailleurs.

En voici quelques aperçus:

  • Un Directeur de service social, employant une centaine de personnes a expliqué comment il était amené à prendre les décisions avec son C.A. Par exemple, concernant la gestion de son personnel, il était de plus en plus confronté à une logique de réduction de moyens financiers. Ce phénomène étant présent depuis quelques années déjà, il constate une tendance à engager, pour une série de postes, des gens moins qualifiés qu’auparavant, ce qui permet de les payer moins…Ce service étant légalement financé par des fonds publics, il est hors de question, en l’état actuel, de faire appel à des fonds privés pour relever le niveau du financement. Et pourtant, ce directeur pense de plus en plus que dans le contexte actuel de difficultés des finances publiques, c’est un chemin qu’il faudrait sérieusement envisager.
  • Deux intervenantes à domicile dans le secteur de la santé (aide-familiale et sage-femme) ont exprimé leur sentiment d’être confrontées à une tâche qui s’alourdit d’année en année, sans que les conditions de travail se soient améliorées… au contraire. Le nombre de personnes qu’elles sont amenées à visiter a augmenté, avec un calibrage strict du temps qui est consacré à chaque personne, sans vision réaliste des besoins réels des personnes visitées. Elles sont obligées de « bricoler » des horaires avec lesquels elles mordent comme elles le peuvent, un peu de temps pour accompagner mieux les personnes qui en ont le plus besoin. Ce travail leur laisse cependant l’impression qu’elles doivent travailler à la chaîne, si elles veulent respecter les gabarits de temps ou alors accepter de faire des heures supplémentaires non rémunérées, si elles veulent que le travail soit bien fait…
  • Un chef d’équipe d’un service éducatif a raconté son passage du travail d’éducateur à celui de chef-éducateur où il était amené à coordonner une équipe d’une dizaine d’éducateurs. Il a eu le sentiment qu’il devenait un intermédiaire entre deux systèmes difficiles à concilier : organisation des horaires et des modalités de travail des membres de son équipe et attention portée à la qualité de ce travail. Il a exprimé que le passage à ce nouveau job de chef-éducateur a été pour lui tout autre chose qu’une promotion : ce fut une véritable révolution professionnelle pas toujours facile à gérer. Il plaidait pour une meilleure préparation à ce métier où, de travailleur de terrain il est devenu « cadre intermédiaire », chargé de gérer des ressources humaines dans un contexte de crise économique et sociale…Ceci mérite une formation.

Ce témoignage a ouvert un mini-débat qui a vite mis les participants d’accord sur le fait que le contexte de précarisation actuelle de différents secteurs de l’intervention sociale demandait que les gestionnaires des services sociaux soient mieux formés. Il est curieux de constater combien les conditions d’accès à ces fonctions sont inégales d’un secteur à l’autre et souvent laissées au seul bon jugement du pouvoir organisateur.

  • Des formateurs en Haute École (professions sociales paramédicales et pédagogiques) ont abordé le problème de l’accompagnement des stages qui posent deux questions relatives à la précarisation du travail social et des travailleurs sociaux.
  • Les étudiants qui arrivent dans les hautes écoles sont parfois eux-mêmes dans des situations de précarité, voire de pauvreté. On a parlé du chiffre de 20% de jeunes, ayant entre 18 et 35 ans, en situation de pauvreté. Ceci se voit dans la situation de ces étudiants désireux de devenirs des professionnels du social et incapables de « nouer les deux bouts » dans leur vie étudiante, même s’ils ont obtenu une bourse d’études. Ils se retrouvent donc obligés de travailler pour améliorer quelque peu leurs ressources. Ceci n’est pas toujours conciliable avec leur statut d’étudiant régulier et les empêche parfois de réussir leurs études…
  • Les formateurs, chargés d’encadrer la pratique des étudiants, ont vu le nombre des encadrements grimper régulièrement au cours de ces dix dernières années. Le syndrome de l’enveloppe fermée (le budget global de l’enseignement supérieur reste fixe, même si la population étudiante augmente) a des conséquences dramatiques sur la qualité du suivi des étudiants en stage : certains de ces étudiants ne peuvent pas être visités sur le lieu de stage ; les groupes de séminaires et d’analyse de la pratique dépassent la taille raisonnable, ce qui rend le travail effectué moins fructueux…

Il est donc fréquent, aujourd’hui, de rencontrer des étudiants, en Haute École, dans une situation patente de pauvreté, obligés d’effectuer leur stage dans un contexte d’encadrement largement insuffisant. On peut se dire qu’une réussite, dans de telles conditions, tiendrait du miracle.

Un dernier témoignage est venu d’un formateur français d’une école de travail social (IRTS) qui a rappelé l’existence, en France, de toute une série – plus d’une vingtaine – de formations sociales, de niveau et d’orientation différents : A.S. , E.S. , bien-sûr, mais aussi, Éducateur de jeunes enfants, Moniteur-éducateur, Conseiller d’orientation, aide-familial etc. … Cette palette de métiers est aussi structurée verticalement, avec des niveaux et des salaires différents, correspondant à des cycles d’études plus ou moins longs. Le constat qu’il faisait est la tendance actuelle d’un recrutement d’étudiants s’orientant sensiblement plus vers les professions demandant des études plus courtes. Une ou deux années seulement d’enseignement supérieur, voire des diplômes de niveau d’études secondaires.

 

Conclusion

Les témoignages apportés dans cet atelier étaient assez clairs. Que l’on se place du côté des managers ou du côté des travailleurs de terrain, la pression exercée par le contexte sociétal sur les institutions comme sur les individus (travailleurs et bénéficiaires), est ressentie durement de part et d’autre. Le concept de résistance a été peu abordé en tant que tel, dans ce débat, et il serait intéressant, pour la suite, de voir comment construire des dispositifs créatifs de résistance, en vue d’inverser cette tendance à la précarisation et de la faire, au contraire, évoluer vers une consolidation. Lors du débat, le concept de résilience a été brièvement évoqué. Peut-être y a-t-il là une piste : entre résilience individuelle et résilience institutionnelle …